L'lélectricité écologique 

Cet article a pour but de vous aider à intégrer la dimension écologique de la production d'électricité, il est cité ici sur la suggestion de M. Labarre.

 

Les débats de l'Obs
2030 : le krach écologique
Changement climatique, crise énergétique, croissance démographique se télescoperont à la même date. le compte à rebours a commencé... par Geneviève Ferone

 

Le Nouvel Observateur. - Votre livre, c'est une sombre prophétie. On le sent, vous ne croyez guère au sauvetage de la planète par des mesures radicales au sujet de l'effet de serre. L'apocalypse est pour demain ?
Geneviève Ferone. - Pour stabiliser les choses, faire en sorte que, d'ici à 2030, de nouveaux degrés ne s'ajoutent pas à la hausse des températures déjà inéluctable et chiffrée à +2 °C, il faudrait économiser chaque année 30 milliards de tonnes d'«équivalent C02». C'est une tâche titanesque, qui suppose le renversement de toutes sortes de valeurs, dont le productivisme. Et implique un frein au développement de certains pays, dont l'Inde ou la Chine. Or, en Chine, on enregistre chaque semaine l'entrée en service d'une centrale électrique au charbon. On va droit dans le mur, et on le sait depuis longtemps. Dès 1974, le Club de Rome avait lancé une alerte sur l'épuisement des ressources, et dès 1988, lors du premier Sommet de la Terre, les Nations unies s'étaient inquiétées des effets désastreux d'un éventuel réchauffement. Or, depuis, on n'a pas fait grand-chose, même si le grand public et les élites font désormais semblant d'être au courant. Mais personne ne veut rien lâcher, ni les Etats ni les entreprises. Or il ne s'agit rien de moins que de passer d'un système de prédation à un système collaboratif de gouvernance mondiale. Il y a urgence. Nous n'avons pas d'autre choix. Et il est (tout juste) encore temps - même si le temps est de toutes les «matières premières», et bien avant le pétrole, celle qui nous est comptée.
N. O. - Pourquoi précisément cette échéance fatale de 2030 ? Vous avez voulu refaire le coup du «1984» de George Orwell ?
G. Ferone. - Non, rien à voir avec Orwell, car ici il ne s'agit pas d'une date fantasmée, mais d'un strict rendez- vous étayé par l'évolution des courbes chiffrées. J'aurais d'ailleurs préféré 2029, mais mon éditeur a choisi le millésime plus rond de 2030. De toute façon, à quelques mois près, le triste rendez-vous est incontournable. Cela pour quatre raisons : 1) L'échéance climatique des +2 °C, qu'il vaudrait mieux ne pas dépasser; 2) l'échéance démographique, avec des besoins impossibles à satisfaire pour 8,2 milliards d'humains; 3) l'échéance énergétique, avec l'épuisement des ressources pétrolières; 4) l'échéance de la croissance, avec la prétention de centaines de millions d'individus à accéder au confort à l'occidentale. Inéluctablement, les quatre échéances vont se télescoper à cette date-là - 2029 ou 2030, qu'importe. Avec des conséquences cataclysmiques si on ne fait pas quelque chose tout de suite. De plus, mettre le curseur d'alarme sur 2030 présente l'avantage de la relative proximité : la plupart des Terriens d'aujourd'hui seront encore vivants, donc on peut espérer les mobiliser. Si vous annoncez la catastrophe pour 2 100, il est clair que personne ne se sent concerné. C'est du genre «après moi, le déluge».
N. O. - Avec l'idée qu'on aura bien le temps de trouver des solutions et que la science va nous tirer de ce mauvais pas. G. Ferone. - Exactement ! Avec une volupté malsaine, on se vautre dans une sorte de gourmandise de l'apocalypse, avec l'idée que, comme au cinéma, si on reste les yeux fermés assez longtemps, Zorro va arriver. Mais un jour il faudra bien rouvrir les yeux, et Zorro ne sera pas là. Le cas du transport aérien est significatif. On ne cesse de construire de plus en plus d'avions, et des avions de plus en plus gros. On projette des courbes vertigineuses sur l'évolution de ce marché, toujours en forte croissance. Des pans entiers de l'économie - et des centaines de milliers d'emplois - sont basés sur ce pari. Mais le kérosène va disparaître, et on n'a rien prévu pour le remplacer. Bien sûr, les nouveaux avions consomment moins de carburant. Mais, en aéronautique comme ailleurs, tous les progrès sont gommés par l'«effet volume» - du genre : 3% de consommation en moins, mais 10% d'avions en plus. On pourrait dire aussi : des économies d'énergie dans l'isolation des logements, et des centrales électriques plus performantes, mais tellement de centrales électriques en plus. Bref, de quelque côté qu'on se tourne, on tombe sur une impasse. C'est carrément flippant, et on ne s'en sortira pas comme ça. Par exemple, il est exclu qu'un jour 2 milliards de Chinois puissent vivre comme les Américains d'aujourd'hui, avec deux voitures par famille. Une planète avec 3 milliards d'automobiles, c'est strictement impossible, donc cela ne se fera pas.
N. O. - Aucune solution miracle à attendre ?
G. Ferone. - Sur le très long terme, on en aperçoit quand même quelques-unes. Seulement trois en réalité : 1) La séquestration du C02 - c'est-à-dire la possibilité de brûler nos immenses réserves de charbon sans que l'atmosphère en souffre; 2) la fusion thermonucléaire, explorée notamment en France, à Cadarache, dans le cadre du programme inter- national Iter; 3) la mise en oeuvre à grande échelle de l'énergie solaire -en imaginant par exemple que des centaines de milliers d'hectares du Sahara puissent être tapissés de panneaux capteurs, afin de créer des centrales électro-solaires géantes. Mais tout cela relève de l'utopie à long terme, et on ne peut pas compter dessus avant des décennies. En attendant, aucune des prétendues «énergies alternatives renouvelables» n'est à la hauteur des enjeux. Ni le nucléaire conventionnel ni les énergies fossiles comme le pétrole et le gaz ne sauraient sérieusement être supplantés par des forêts d'éoliennes. Quant aux biocarburants, au moins ceux dits de première génération, ils ne peuvent que contribuer à la raréfaction des terres agricoles, déjà insuffisantes pour notre nourriture. Cessons de rêver, il nous faut réaliser d'urgence une sorte de gouvernance mondiale qui prenne en compte les intérêts globaux de la planète. Il faut que le Conseil de Sécurité, le G8, toutes les autorités internationales se décident, d'un même pas, à travailler ensemble à la communauté de nos destins.
N. O. - On en prend d'autant moins le chemin que les Etats-Unis, la puissance numéro un, n'ont même pas daigné ratifier le protocole de Kyoto.
G. Ferone. - C'est vrai, Kyoto est, jusqu'à présent, la seule petite lumière que l'on ait allumée. Or les Européens sont pratiquement les seuls à avoir accepté de s'imposer des contraintes, en limitant leurs émissions de C02. C'est comme s'ils s'étaient engagés dans une course planétaire avec un handicap de poids, en portant un sac à dos plus lourd que celui des autres. Comment vont-ils s'en tirer dans une concurrence mondiale débridée où, pour les autres, tous les coups sont permis ? Toutefois, il faut bien le constater, malgré leur refus de se plier aux engagements de Kyoto, les Etats-Unis préparent l'avenir peut-être mieux que nous. Leurs chercheurs et leurs industriels investissent massivement sur les énergies propres, le développement durable, les réductions de gaz à effet de serre, etc. Soyons pragmatiques, Dubaï. Les riches Emirats, avec leurs tours climatisées ou leurs irrigations en plein désert, ont des pratiques excessivement coûteuses pour la planète comme eux : si ces «méchants, riches et puissants pollueurs» se mettent à trouver des solutions pour polluer moins et inventent l'économie de l'avenir, on ne va pas s'en plaindre - même si leur objectif réel c'est bien de demeurer riches et puissants. Mais pourquoi ne pas faire comme eux ?
N. O. - Quoi par exemple ?
G. Ferone. - Quel réel besoin avons-nous de fabriquer des jus d'orange en rediluant des concentrés obtenus ailleurs par une évaporation coûteuse en énergie ? Ou d'expédier par avion, pour décorticage au Maroc, les crevettes fraîches pêchées à Ostende, avant de les y faire revenir le soir même, pour dégustation sur place ? La hausse du coût de l'énergie et des transports a ceci de bon qu'elle devrait mettre fin à de telles pratiques et entraîner des relocalisations d'éplucheurs de crevettes. Mais il y a bien pis que les pratiques européennes. Songeons au type de développement qui est en cours dans les riches émirats pétroliers, avec ces tours climatisées, ces irrigations de champs artificiels plantés en plein désert avec de l'eau douce importée. Voici des choses qui devraient être immédiatement interdites par les autorités internationales.
N. O. - Sinon ?
G. Ferone. -Avant même les degats dus au rechaufement proprement dit, ou à l'épuisement des réserves pétrolières, il faut craindre de violentes ruptures sociales, une insécurité et une inégalité croissantes, un épuisement de la chaîne alimentaire. C'est-à-dire, comme au «bon vieux temps», encore et toujours des famines et des guerres. Aurons-nous, d'ici à 2030, assez de sagesse pour échapper à cet engrenage fatal ?

 

Geneviève Ferone

Ancienne présidente d'Arese, la première agence française de notation sociale et environnementale des entreprises cotées, Geneviève Ferone est aujourd'hui directrice du développement durable du groupe Veolia Environnement. Elle publie chez Grasset «2030, le Krach écologique».

 

Fabien Gruhier
Le Nouvel Observateur

 

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